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Ruthenium(III) maltolato-nitroimidazole complexes: synthesis and biological activity.
C. R. Biologies 329 (2006) 527–540
http://france.elsevier.com/direct/CRASS3/
Écologie / Ecology
Adaptation des organismes aux conditions extrêmes
des sources hydrothermales marines profondes
Zoran Minic ∗ , Valérie Serre, Guy Hervé ∗
Laboratoire de biochimie des signaux régulateurs cellulaires et moléculaires, FRE 2621, CNRS, université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-6),
96, bd Raspail, 75006 Paris, France
Reçu le 25 janvier 2006 ; accepté après révision le 8 février 2006
Disponible sur Internet le 29 mars 2006
Présenté par Jean Rosa
Résumé
Les sources hydrothermales profondes sont situées à l’axe des dorsales volcaniques du fond des océans et sont caractérisées
par des conditions physico-chimiques extrêmes et variables (température, pression), la présence de molécules toxiques ainsi que
l’absence de carbone organique fournie par la photosynthèse. Cependant, la vie existe dans ces environnements. Les producteurs primaires d’énergie et de molécules organiques dans ces chaînes alimentaires sont les bactéries chimiolithoautotrophes. De
nombreuses espèces d’animaux vivent en symbiose intime et complexe avec ces bactéries sulfo-oxydantes ou méthanogènes. Ces
symbioses impliquent une stratégie de nutrition et une organisation métabolique spécifique, mettant en jeu de nombreuses interactions et échanges métaboliques, entre les deux partenaires. Les organismes de ces écosystèmes ont développé différentes stratégies
d’adaptation. Dans cet environnement, de nombreux micro-organismes sont adaptés aux hautes températures. De plus, pour survivre dans ces environnements, ils ont développé différentes stratégies pour se protéger de molécules toxiques telles que l’H2 S et
les métaux lourds. Pour citer cet article : Z. Minic et al., C. R. Biologies 329 (2006).
© 2006 Académie des sciences. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés.
Abstract
Adaptation of organisms to extreme conditions of deep-sea hydrothermal vents. The deep-sea hydrothermal vents are located along the volcanic ridges and are characterized by extreme conditions such as unique physical properties (temperature,
pression), chemical toxicity, and absence of photosynthesis. However, life exists in these particular environments. The primary
producers of energy and organic molecules in these biotopes are chimiolithoautotrophic bacteria. Many animals species live in intimate and complex symbiosis with these sulfo-oxidizing and methanogene bacteria. These symbioses imply a strategy of nutrition
and a specific metabolic organization involving numerous interactions and metabolic exchanges, between partners. The organisms
of these ecosystems have developed different adaptive strategies. In these environments many microorganisms are adapted to high
temperatures. Moreover to survive in these environments, living organisms have developed various strategies to protect themselves
against toxic molecules such as H2 S and heavy metals. To cite this article: Z. Minic et al., C. R. Biologies 329 (2006).
© 2006 Académie des sciences. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés.
Mots-clés : Sources hydrothermales profondes ; Symbiose ; Adaptation ; Chimiolithoautotrophie ; Assimilation ; Métaux lourds ; Extrêmophiles
Keywords: Deep-sea hydrothermal vents; Symbiosis; Adaptation; Chemiolithoautotrophy; Assimilation; Heavy metals; Extremophiles
* Auteurs correspondants.
Adresses e-mail : zoranminic@yahoo.fr (Z. Minic), gherve@ccr.jussieu.fr (G. Hervé).
1631-0691/$ – see front matter © 2006 Académie des sciences. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.crvi.2006.02.001
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Z. Minic et al. / C. R. Biologies 329 (2006) 527–540
Abridged English version
In 1977, geologists discovered an abundant deep-sea
life community at a depth of 2.5 km around a hot spring
on the Galapagos volcanic Rift (spreading ridge) off the
coast of Ecuador. Since then, numerous vents sheltering rich living biotopes were discovered and explored
along the volcanic ridges in the Atlantic and Pacific
oceans. These hydrothermal vents are characterized by
unique physical and chemical properties such as elevated pressure (up to 420 atm), high and rapidly changing temperature (from 2–4 ◦ C to 400 ◦ C), chemical toxicity and complete absence of light. However, numerous
living organisms were discovered in these hostile environments including microorganisms and pluricellular
organisms such as shrimps, clams and giant mussels,
giant tubeworms, crabs and fishes. These ecosystems
differ from those already known on the planet and some
of their living organisms are regarded as new species.
These organisms have developed different strategies
which ensure their adaptation to these extreme environments. In the total absence of photosynthesis, the food
chain is based on primary production of energy and
organic molecules by chimiolithoautotrophic bacteria.
These bacteria are able to extract chemical energy starting from the oxidation of reduced mineral compounds
present in their habitat. This process involves an electron transfer chain associated to a Calvin–Benson cycle
for carbon fixation and ATP production. The small organic molecules synthesized are provided to a series
of animal species, which live in an obligate symbiosis with these chemosynthetic bacteria (clams, mussels,
gastropods and vestimentiferan tubeworms). Nitrogen
assimilation involves enzymes such as nitrate reductase, glutamine synthetase, glutamate dehydrogenase
and carbamylphosphate synthetase, which are present
in one or the two partners. Among the vestimentiferans
(Siboglinidae annelide polychaete) present in the East
Pacific Ridge, Riftia pachyptila is the most representative and constitutes a particularly interesting model
to study symbiosis and biological adaptation to the
deep-sea extreme environment. In this tubeworm, studies of pyrimidine nucleotides and arginine metabolisms
revealed particular modes of molecular and physiological adaptation to these extremes conditions. The
symbiosis between Riftia and its specific bacterial endosymbiont involves a complex metabolic organization
and exchange of numerous metabolites. The hydrogen
sulphide (H2 S) and heavy metals (Pb, Cd, Hg, Zn...)
present in high concentrations in the hydrothermal vents
are toxic compounds for the living organisms. The organisms of this ecosystem developed efficient mecha-
nisms of defence to protect themselves from these toxic
molecules. Several mechanisms of protection and tolerance to the toxic effects of H2 S were proposed to
explain the adaptation to the habitat rich in sulphides:
impermeability to sulphides, existence of cytochrome
C oxydases insensitive to H2 S, reversible fixation with
compounds of blood (others than haemoglobin) or the
presence of oxidation systems. Some mechanisms of
protection and tolerance to the heavy metals were proposed as well. For example, some proteins naturally
present in many organisms in deep-sea environment:
the metallothionines, have the aptitude to bind heavy
metals, thus ensuring protection against their toxic effects. Many thermophilic and hyperthermophilic bacteria and archaea live inside or in the vicinity of the
vents at temperatures which can exceed 100 ◦ C. The Archae Pyrolobus fumari can grow at 113 ◦ C with an optimal temperature of growth at 106 ◦ C. The adaptation
of these microorganisms implies many modifications of
their biochemical components (proteins and enzymes,
membranes and nucleic acids) as well as other physiological modes of adaptation. Finally, biomolecules from
these organisms might be of value for different biotechnological and medical strategies.
1. Introduction
Les océans couvrent plus de 66% de la surface de la
Terre. Leur profondeur moyenne est de 3800 m. À partir de 200 m de profondeur, l’obscurité est totale et la
photosynthèse est impossible. Du fait de cette absence,
on pouvait penser qu’aucune vie n’était possible dans
cette partie obscure de la biosphère. Cependant, l’expédition océanographique britannique du Challenger
(1872–1876) démontra que la vie existe à des profondeurs pouvant atteindre 5200 m [1]. À la suite de cette
campagne, d’autres expéditions se sont succédé : américaines, allemandes, hollandaises, françaises, russes et
japonaises. Elles ont toutes démontré la présence de la
vie dans les grandes profondeurs océaniques.
Sur les continents, les plantes jouent un rôle primordial pour l’ensemble de la chaîne alimentaire. En tant
que « productrices primaires », elles fournissent la matière organique obtenue par photosynthèse, au reste de
cette chaîne. Dans la zone océanique superficielle, la
production primaire de carbone organique provient également de la photosynthèse par différents organismes
tels que les micro-algues, microphytoplancton et picophytoplancton [2–4]. Dans les zones profondes, à l’écart
des zones volcaniques, en l’absence de lumière, une
chaîne alimentaire peu abondante repose sur le flux de
carbone organique synthétisé en surface par photosyn-
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thèse. Une partie de cette matière organique est recyclée, l’autre est sédimentée. Lors de leur descente vers
le fond, les déjections et les cadavres d’organismes sont
dégradés par des micro-organismes. Seule une petite
fraction atteint le fond de l’océan, et nourrit les animaux
détritivores (bactéries et mycètes) et filtreurs [3]. En
règle générale, la biomasse décroît avec la profondeur
et l’éloignement des côtes. Toutefois, on sait maintenant
qu’il existe, dans les grandes profondeurs océaniques,
dans l’environnement des sources hydrothermales profondes, ainsi que dans d’autres zones de l’océan, comme
les suintements froids situés sur les marges continentales, des habitats peuplés de nombreuses espèces d’organismes, constituant des écosystèmes indépendants du
reste de la biosphère.
2. Les sources hydrothermales profondes
En 1977, à l’aide du sous-marin de recherche Alvin, les géologues ont découvert sur une dorsale de
l’océan Pacifique à 2600 m de profondeur, au contact de
sources hydrothermales chaudes, une population riche
d’organismes divers [5,6]. À partir de 1979, de nombreuses expéditions de biologistes et géologues se sont
succédé pour l’exploration systématique de ces dorsales océaniques. Au début, l’exploration a été ciblée
sur le Pacifique oriental et occidental [7] et, ultérieu-
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rement (1985), la dorsale médio-atlantique puis la dorsale indienne ont également été explorées [8] (Fig. 1).
Il semble que l’existence de biotopes hydrothermaux
soit un phénomène universel, bien que des communautés animales n’aient pas encore été trouvées, à l’heure
actuelle, au niveau de toutes les dorsales océaniques et
en particulier dans les hautes latitudes. Toutefois, de
nombreuses régions de ces dorsales restent à explorer
(Fig. 1). Au cours des vingt dernières années, des spécimens ont été récoltés sur l’ensemble des zones explorées et de nombreux nouveaux taxons ont été décrits.
2.1. Formation des sources hydrothermales chaudes
L’origine des sources hydrothermales profondes est
une conséquence de la dérive des continents. La surface
du globe est divisée en sept plaques de croûte terrestre
principales rigides et en une série de plaques, plus petites, qui sont en mouvements et s’écartent les unes des
autres [9]. Ces plaques sont séparées par des dorsales
divisées en de multiples segments séparés par des zones
de fracture (Fig. 1). La vitesse d’expansion des segments de dorsale varie de 1 à 280 mm par an. La zone de
fracture est caractérisée par une très forte activité volcanique. La coulée de lave monte en surface, se refroidit
et se solidifie. Ces sites sont le siège des principales
manifestations hydrothermales. L’eau de mer s’infiltre
Fig. 1. Représentation schématique des dorsales de zones hydrothermales. Les points représentent les zones explorées (cliché Ifremer, avec permission).
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dans les fissures et se réchauffe au contact de la roche
basaltique (ou roches profondes du manteau ou ultramaphiques) en fusion, pouvant atteindre des températures
très élevées (jusqu’à 400 ◦ C) puis, par d’autres fissures,
remonte en surface. Ce fluide hydrothermal est riche
en composés réduits tels que H2 S, CH4 , NH4 + ainsi
qu’en éléments métalliques tels que Mn2+ , Fe2+ , Li+ ,
Cd2+ , Cu2+ et Zn2+ [7,10,11]. Le mélange de ce fluide
avec l’eau de mer froide (2 ◦ C) provoque la précipitation
de divers sulfures métalliques et de sulfate de calcium
anhydre, origine des « fumeurs » (Fig. 2A) et « diffuseurs », qui constituent progressivement les cheminées
hydrothermales [12] (Fig. 2B).
C’est dans cette zone de mélange turbulent, entre le
fluide hydrothermal toxique surchauffé et l’eau de mer
oxygénée et froide, que se développe la vie hydrothermale [13,14].
2.2. Organismes des sources hydrothermales chaudes
Les animaux se répartissent autour des cheminées
hydrothermales en fonction de leur capacité à s’adapter et supporter la température et la toxicité des composés présents dans le fluide, ainsi que de leurs adaptations trophiques. Les recherches des biologistes ont
montré que près de 90% des espèces, présentes dans
ces zones de mélange, sont endémiques aux sources hydrothermales [13]. Dans la faune associée aux dorsales
du Pacifique, on trouve des espèces appartenant aux
Annélides, Galathées, Vestimentifères, Bivalves, Crustacés et Poissons [7,13] (Fig. 3). La faune associée à la
dorsale médio-atlantique est dominée par des Bivalves,
Crevettes, Clams, Crustacés, Poissons, Gastéropodes,
Mollusques, etc. [8,15] (Fig. 4). La découverte de ces
communautés d’organismes a suscité de nombreuses interrogations. Parmi celles-ci : comment de tels peuplements de biomasse très élevée peuvent-ils se développer
dans un monde sans lumière, où la matière organique
disponible est a priori très faible ? Un élément de réponse a été rapidement apporté par la découverte de
bactéries chimioautotrophes, libres ou associées de façon plus ou moins étroite à certains de ces organismes
[7,14]. Ces bactéries assurent une production primaire
d’énergie et de matière organique abondante, sur laquelle reposent entièrement ces biotopes [16,17].
3. Les bactéries des sources hydrothermales
profondes
Autour des sources hydrothermales, la température
varie selon un gradient fluctuant, où se retrouvent différentes populations de bactéries. Certaines se dévelop-
(A)
(B)
Fig. 2. Cheminées hydrothermales : (A) fumeurs noirs, dorsale pacifique, mission Hope-99, 13 ◦ N EPR, 2600 m ; (B) fumeur noir, dorsale
atlantique, Açores, mission Pico, site Menez Gwen, 850 m (photos
Ifremer, avec permission).
pent à la température normale du fond des mers à environ 2 ◦ C (bactéries psychrophiles adaptées au froid),
d’autres, les mésophiles, à des températures moyennes
(10–30 ◦ C) ; enfin, certaines souches, dites thermophiles
ou hyperthermophiles, se développent aux alentours de
60 ◦ C et 100 ◦ C respectivement [18]. On y trouve, par
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(A)
(A)
(B)
(B)
Fig. 3. Les communautés animales autour des sources hydrothermales
de la dorsale du Pacifique oriental. (A) massif de vers siboglinidés Riftia pachyptila avec crustacés galathées et poissons zoarcidae, mission
Phare, 13 ◦ N EPR ; (B) massif de vers polychètes Alvinellidae mission
Phare, 13 ◦ N EPR, 2600 m (photos Ifremer, avec permission).
Fig. 4. Les communautés animales autour des sources hydrothermales
de la dorsale médio-atlantique. (A) bivalves Bathymodiolus azoricus,
campagne Atos, site Menez Gwen, 850 m ; (B) crevettes Rimicaris
exoculata sur des fumeurs noirs du site Rainbow, campagne Atos,
2300 m (photos Ifremer, avec permission).
exemple, l’Archaea Pyrococcus abyssi, qui peut se développer jusqu’à 106 ◦ C, et Pyrolobus fumarii, qui peut
se développer à 113 ◦ C [19]. Récemment on a découvert un autre micro-organisme, « souche 121 », capable
de se développer à 121 ◦ C [20].
La plupart des bactéries de ces écosystèmes sont des
Archaea. Ces micro-organismes présentent diverses caractéristiques spécifiques concernant notamment l’ARN
ribosomal, les lipides, l’architecture membranaires et
l’ADN, qui diffèrent de celles connues chez les autres
organismes vivants procaryotes et eucaryotes. Selon
la classification actuelle, les Archaea constituent un
groupe indépendant des Bacteria et des Eucarya. Sur
la base d’arguments de génétique et de biologie moléculaire, certains auteurs considèrent les archaebactéries
thermophiles, qui se sont développées près des sources
hydrothermales marines, comme des espèces primitives
[21,22]. Il a été suggéré que la vie était apparue dans
l’environnement de sources chaudes volcaniques, en
particulier au fond des océans. Il est postulé que les
conditions chimiques des sources chaudes volcaniques
sont voisines de celles de l’époque prébiotique, où la vie
est apparue sur terre. Les premiers micro-organismes
auraient utilisé l’énergie et des substrats minéraux provenant des volcans.
3.1. Les producteurs primaires : bactéries
chimiolitoautotrophes
La vie dépend de l’énergie et, de ce point de vue,
on distingue deux grands types autotrophes (trophos =
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« nourrir » en grec) : les « phototrophes » qui utilisent
l’énergie lumineuse du soleil pour réaliser leurs synthèses et les « chimiotrophes » qui utilisent l’énergie
chimique de leurs aliments. En l’absence de lumière,
de nombreuses bactéries des sources hydrothermales
chaudes sont chimiotrophes et ceux de ces organismes
qui utilisent les minéraux sont « chimiolithotrophes ».
En conséquence, la chaîne alimentaire de ces environnements repose sur une production primaire bacteriochimiolithoautotrophe d’énergie et de molécules organiques [16].
Dans les écosystèmes des sources hydrothermales
profondes, on trouve des bactéries de type sulfo-oxydantes (Beggiatoa, Pyrodictium, Thermococcus, Pyrococcus, Thiothrix) [23,24], des bactéries sulfatoréductrices (Archaeglobus) [25], des bactéries méthanogènes
(Methanococcus) [26] et quelques autres ayant des
actions nitrifiantes, dénitrifiantes ou encore manganooxydantes.
Sur la base de la présence en quantité importante de
sulfures dans ces environnements, les bactéries sulfooxydantes sont indispensables pour la production primaire [17,27–29]. Ces bactéries oxydent l’hydrogène
sulfuré (H2 S) en soufre élémentaire (S0 ), qui s’accumule dans les cellules sous forme de granules. Lorsque
le soufre exogène est épuisé, ces granules sont secondairement oxydés en sulfates. Ce sont souvent ces bactéries
sulfo-oxydantes que l’on trouve associées en relation
symbiotique avec d’autres organismes de ces sources
hydrothermales, organismes dont la survie est impossible sans cette symbiose intime [30].
4. Symbiose : adaptation physiologique
L’ensemble des organismes consommateurs primaires (utilisant directement l’énergie et les substances
organiques fournies par les producteurs primaires) représente une biomasse très importante qui constitue, à
son tour, une production secondaire conséquente pour
les prédateurs et nécrophages [31]. Les espèces les
plus abondantes sont celles qui sont en relation symbiotique avec les bactéries chimiolithoautotrophes. On
trouve ces bactéries en symbiose avec des groupes d’organismes tels que vers tubicoles (Riftia pachyptila),
mollusques (Calyptogena magnifica), modioles (Bathymodiolus thermophilus), crevettes et autres organismes
[7,10,13,14,32–34].
Les vers tubicoles symbiotiques appartiennent à la
classe des Vestimentifères (Siboglinidae) qui sont bien
adaptés dans cet environnement [35]. Parmi ces Vestimentifères, Riftia pachyptila est un ver très abondant autour des sources volcaniques de la dorsale du Pacifique
oriental [6] (Fig. 3A). Il vit spécifiquement au contact
des sources hydrothermales et il peut atteindre une dimension de 1 à 1,5 m de long. C’est un organisme qui
constitue, pour les biologistes, un excellent modèle en
termes d’adaptation, de symbiose et de physiologie. Ce
ver vit dans un tube dont il synthétise les constituants.
Il est dépourvu de tractus digestif et son existence repose, de manière absolue, sur la symbiose avec une
bactérie endosymbiotique, appartenant au groupe des
γ protéobactéries [28]. Cette bactérie endosymbiote est
localisée, en quantité importante, dans les cellules appelées bactériocytes qui sont localisées dans l’organe du
ver appelé trophosome [36]. Riftia possède un système
branchial très efficace, le panache, au niveau duquel se
fait l’absorption des éléments nutritifs minéraux nécessaires (O2 , CO2 , NH4 + , NO3 − ...) et les sulfures, tous
ces éléments étant apportés aux bactéries par le système circulatoire du ver [17,37,38]. Ces bactéries endosymbiotes sont des autotrophes qui tirent l’énergie de
l’oxydation des sulfures. L’énergie, ainsi extraite sous
forme d’ATP, leur sert à convertir le carbone minéral en
carbone organique (Fig. 5). Ce dernier est alors fourni
au ver sous forme de petites molécules carbonées organiques qui vont lui permettre de produire son propre
ATP. Ainsi, la vie du ver dépend, de manière absolue,
de la présence de la bactérie qui lui est spécifique. Cette
dernière n’a, jusqu’ici, jamais pu être mise en culture.
Le système circulatoire du ver constitue la connexion
entre l’environnement extérieur du ver et les bactéries
endosymbiotiques. Dans le sang de Riftia, de nombreuses molécules sont transportées, d’une part les métabolites minéraux provenant du milieu extérieur et,
d’autre part, de nombreux métabolites échangés par les
deux partenaires. Peu de choses sont connues de ces
échanges métaboliques et des molécules transportées
[39,40]. Les méthodologies modernes d’analyse protéomique et d’analyse du métabolome devraient fournir des
informations sur les aspects métabolique et physiologique de cette symbiose.
4.1. Mécanisme d’assimilation du carbone et de
l’azote
Étant donné l’importance de la biomasse provenant de la symbiose avec les bactéries chimiolithoautotrophes autour des sources hydrothermales profondes
[31], ces bactéries ont besoin d’une grande quantité de
composés minéraux carbonés et azotés. La concentration de dioxyde de carbone dans cet environnement est
environ de 5 mM [41–43]. En ce qui concerne les molécules inorganiques azotées, l’ammonium et le nitrate
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ries endosymbiotiques (chimiolithoautotrophes) doivent
oxyder une grande quantité de H2 S pour se développer.
Fig. 5. Représentation schématique générale de respiration et d’assimilation du carbone et de l’azote inorganique chez les bactéries
chimioautotrophes. La figure représente la relation entre la production d’énergie par le système de transport des électrons et les voies
d’assimilation du carbone (cycle de Calvin) et de l’azote. Les bactéries chimioautotrophes produisent l’énergie à partir des minéraux
tcomme H2 S, CH4 , SO4 2 , etc. L’assimilation de CO2 est effectuée
par le cycle de Calvin Benson. Le NH3 peut venir directement du milieu extérieur ou peut être le résultat de la réduction du nitrate par des
enzymes d’assimilation comme la nitrate réductase et le nitrite réductase. Le NH3 peut être assimilé par les différentes enzymes comme la
glutamine synthétase (GSase), la glutamate dehydrogenase (GDHase)
ou la carbamylphosphate synthétase (CPSase). Le carbone et l’azote
assimilés sont utilisés ensuite pour la biosynthèse des métabolites organiques nécessaires à la biosynthèse des biomacromolécules : acides
nucléiques, protéines et lipides.
sont présents à des concentrations de 40 µM et 1 mM
respectivement [44].
4.1.1. Assimilation du carbone
Les bactéries endosymbiotiques sont capables de
fixer le gaz carbonique, de la même manière que les
plantes terrestres, via les réactions biochimiques du
cycle de Calvin Benson (Fig. 5). Les enzymes du cycle
de Calvin ont été mises en évidence et caractérisées
dans les bactéries des sources hydrothermales [17,27,
45–48]. Le cycle de Calvin consomme une énergie
considérable puisque l’incorporation d’une molécule de
CO2 dans le cycle requiert trois molécules d’ATP et
deux molécules de NADPH. Pour cette raison, les bacté-
4.1.2. Assimilation de l’azote
Sur la base de la connaissance générale de l’assimilation de l’azote, l’ammonium peut provenir directement de l’environnement extérieur ou résulter de la
conversion du nitrate en nitrite par la nitrate réductase
(NRase) (Fig. 5), suivie par la transformation de ce nitrite par la nitrite réductase en ammonium. La nitrate
réductase a été identifiée et étudiée chez les bactéries
endosymbiotiques de Riftia pachyptila, Tevnia jerichonana, Calyptogena magnifica, Bathymodiolus thermophilus et Solemia velum [38,49–53]. En ce qui concerne
les enzymes de l’assimilation de l’ammonium, la glutamine synthétase (GSase) et la glutamate déhydrogénase
(GDHase) ont également été mises en évidence chez ces
bactéries [49]. Les résultats obtenus montrent que ces
enzymes sont présentes aussi dans les tissus de l’hôte.
L’ammonium peut également être assimilé par la voie de
biosynthèse des bases pyrimidiques et de l’arginine via
la carbamylphosphate synthétase (CPSase). Cette dernière voie d’assimilation de l’azote et du carbone a été
particulièrement étudiée dans le cas de Riftia pachyptila [53].
4.1.3. Le métabolisme des pyrimidines et de l’arginine
chez Riftia pachyptila
Les résultats de ces recherches ont montré que, chez
Riftia pachyptila, les trois premières enzymes de la
voie de biosynthèse de novo des nucléotides pyrimidiques (carbamylphosphate synthétase, aspartate transcarbamylase et dihydroorotase) ne sont présentes que
dans la bactérie symbiotique [51]. Les enzymes qui suivent (dihydroorotate déhydrogénase, orotate phosphoribosyltransférase) et le dernier de cette voie métabolique (CTP synthétase) sont présents à la fois dans la
bactérie et dans les cellules de l’hôte. La voie de récupération des bases est présente seulement dans les
cellules de l’hôte [54]. Ces conclusions impliquent que
les cellules du ver ne sont capables de synthétiser les
bases pyrimidiques qu’à partir des métabolites d’origine bactérienne qui proviennent des cellules du trophosome et sont transportés par la circulation sanguine
du ver. L’étude des enzymes du catabolisme des nucléotides pyrimidiques a montré que celles-ci sont présentes uniquement dans les différents tissus du ver et
aucune activité de ces enzymes n’a été pas détectée
dans les extraits de bactéries isolées [54]. Une étude
récente montre que chez Riftia le contenu cellulaire
de la bactérie symbiotique peut être libéré par lyse de
534
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cette bactérie dans le trophosome [55]. Pour le ver,
ceci peut représenter une source alternative de métabolites, y compris de bases pyrimidiques. Pour la bactérie, la voie de novo de biosynthèse des bases pyrimidiques est la seule route vers la synthèse des pyrimidines.
En ce qui concerne le métabolisme de l’arginine, les
trois premières enzymes de la voie de biosynthèse de cet
acide aminé (carbamylphosphate synthétase ammonium
dépendante, ornithine transcarbamylase et arginosuccinate synthétase) sont présentes chez l’hôte et dans la
bactérie symbiotique [56]. Ceci indique que tous les tissus de Riftia peuvent assimiler le carbone et l’azote inorganique par cette voie. Sur cette base, on peut conclure
que l’arginine est un acide aminé non essentiel pour Riftia.
Une utilisation métabolique importante de l’arginine
et de l’ornithine est la synthèse des polyamines qui
passe par la formation d’agmatine et de putrescine par
les enzymes arginine décarboxylase et ornithine décarboxylase. Dans tous les organismes vivants, y compris
les virus, les polyamines jouent un rôle majeur dans la
biosynthèse et la maintenance de la structure des acides
nucléiques et dans beaucoup de processus biologiques
comme la stabilité membranaire, le développement et
la croissance [57,58]. Il apparaît que chez Riftia, l’arginine décarboxylase et l’ornithine décarboxylase sont
présentes uniquement dans la bactérie endosymbiotique
[56]. L’absence de ces enzymes chez le ver suggère fortement que Riftia est dépendant de sa bactérie endosymbiotique pour ces synthèses. L’agmatine et la putrescine,
synthétisées par la bactérie au sein du trophosome, devraient être transportées dans les autres tissus du ver.
Par ailleurs, ces polyamines peuvent y être dégradées, et
par conséquent, constituer une source complémentaire
de carbone et d’azote [56].
L’absence d’activité de l’arginine décarboxylase et
de l’ornithine décarboxylase a aussi été rapportée dans
le cas de vers parasites humains et animaux comme
Dirofilaria immitis, Brugia patei et Litomosoides [59].
Par ailleurs, l’absence des trois premières enzymes de
la voie de biosynthèse des pyrimidines (carbamylphosphate synthétase, aspartate transcarbamylase et dihydroorotase) est aussi une caractéristique des parasites
protozoaires tels que Giardia lamblia, Trichomonas vaginalis et Tritrichomonas fœtus [51,54]. Il semble donc
que Riftia ait développé un métabolisme des bases pyrimidiques et des polyamines qui ressemble à celui qui
est observé chez certains parasites, ce qui suggère une
ressemblance d’adaptation des voies métaboliques dans
la symbiose et le parasitisme.
5. Systeme de protection contre les produits
chimiques toxiques
Le sulfure d’hydrogène (H2 S) et les métaux lourds
(Pb, Cd, Hg, Zn...) présents en forte concentration dans
les effluents des sources hydrothermales profondes sont
des composés toxiques pour les organismes vivants. Les
organismes de cet écosystème ont développé des mécanismes de défense efficaces pour se protéger de ces
molécules toxiques.
5.1. Stratégies de protection contre H2 S
Du fait de son pouvoir réducteur et de sa capacité à réagir avec de nombreux composants cellulaires
(groupes sulfhydriles des protéines, cations, etc.), le
H2 S est un composé toxique. Il inhibe en particulier les
métalloprotéines comme la cytochrome-c oxidase et les
hémoglobines [60].
Plusieurs mécanismes de protection et de tolérance
aux effets toxiques de H2 S ont été proposés pour expliquer l’adaptation aux milieux riches en sulfures : l’imperméabilité aux sulfures, l’existence de cytochrome c
oxydases insensibles à H2 S, la fixation réversible à des
composés du sang (autres que l’hémoglobine) ou la présence de systèmes d’oxydation. Par exemple, les hématines (hème libre avec un hydroxyle lié au fer) sont des
molécules qui ont la capacité de catalyser l’oxydation
des sulfures. Les hématines ont été identifiées dans les
tissus de l’annélide polychète Arenicola marina ainsi
que chez l’échiurien Urechis caupo (phylogénétiquement très proche des Annélides) [61]. Chez ce dernier
organisme, on trouve de petits organites contenant des
sulfures, les SOB (sulfo oxidizing bodies) qui présentent des capacités d’oxydation de ces sulfures [61,62].
Certains organismes comme le bivalve Solemya reidi
peuvent oxyder les sulfures en thiosulfate au niveau des
mitochondries. La même caractéristique a été observée
chez d’autres organismes tels que la moule, certains
poissons, annélides polychètes et préapuliens [63].
La présence et le métabolisme des bactéries sulfooxydantes endosymbiotiques est un moyen indirect de
détoxication de l’organisme par la respiration de l’H2 S,
oxydé en sulfate qui n’est pas toxique. Chez les Annélides, l’H2 S doit être transporté par la voie circulatoire
aux organes contenant la bactérie, sans intoxication de
l’organisme. Ce problème chez ces organismes a été
résolu par la présence d’hémoglobines de haut poids
moléculaire, qui transportent non seulement l’oxygène
mais également les sulfures indispensables à la bactérie
[64–66]. On trouve trois types d’hémoglobines chez les
Annélides : des hémoglobines non-circulantes cytoplas-
Z. Minic et al. / C. R. Biologies 329 (2006) 527–540
miques, des hémoglobines circulantes intracellulaires et
extracellulaires dans le coelome et le réseau vasculaire
respectivement [67]. Riftia pachyptila possède trois hémoglobines extracellulaires capables de lier réversiblement, sur deux sites différents, l’oxygène et le sulfure
d’hydrogène qui, de cette manière, ne peut pas être directement oxydé par O2 [68].
5.2. Stratégies de protection contre les métaux lourds
Certains métaux et métalloïdes présents dans certains
biotopes, à des concentrations extrêmement faibles, se
trouvent dans les fluides hydrothermaux, à des concentrations nettement plus élevées que celles généralement
observées dans l’eau de mer [69,70]. Les teneurs en
éléments métalliques des fluides hydrothermaux subissent des variations quantitatives importantes en fonction
des sites, qui sont à relier à la nature chimique des
roches sous-jacentes et à la dynamique propre à chaque
système hydrothermal (variabilité dans la direction des
courants, des intensités au voisinage des cheminées actives et pression hydrostatique) [71]. À ce jour, un certain nombre d’informations ont été publiées concernant
les interactions entre la richesse métallique des sources
hydrothermales et leur faune associée [72,73].
Chez les mollusques bivalves marins, deux types
de structures anatomiques sont considérées comme
des cibles préférentielles pour l’accumulation des métaux : celles qui sont directement exposées au milieu
(branchies, tractus digestif) et celles qui participent
au transport et au métabolisme des métaux dans l’organisme (glandes digestives, organes excréteurs) [74].
Le franchissement des barrières membranaires est un
mécanisme naturel pour les métaux essentiels (zinc,
cuivre). Les ions métalliques, composés hydrophiles,
doivent se combiner avec des ligands pour former des
complexes apolaires ou des structures électriquement
neutres, afin de franchir la membrane lipidique de nature hydrophobe. Les possibilités d’utiliser les mécanismes de transport actif ou d’être incorporés par endocytose constituent d’autres voies de pénétration. Les
métaux toxiques, grâce à des phénomènes de compétition avec les métaux essentiels, empruntent les mêmes
voies. La barrière membranaire franchie, le métal exogène va réagir avec des ligands intracellulaires pour
lesquels il présente une affinité. Concernant Riftia pachyptila, la branchie qui baigne directement dans le
milieu ambiant est exposée aux molécules organiques
ou minérales dissoutes et aux particules en suspension.
Les métaux lourds peuvent donc être absorbés sur les
filaments branchiaux ou franchir les barrières membranaires et pénétrer dans l’organisme [75].
535
Il existe des protéines naturellement présentes chez
de nombreux organismes, les métallothionéines, dont
l’aptitude à complexer les métaux a été démontrée [76,
77]. Il est aussi admis que ces protéines interviennent
de façon importante dans les mécanismes de détoxification des métaux [74]. Elles constituent donc un moyen
de protection contre les effets toxiques de métaux non
essentiels (cadmium, mercure). Ces protéines existent
sous de nombreuses isoformes. Elles diffèrent entre
elles par quelques acides aminés et la synthèse de certaines isoformes constitue une réponse spécifique à la
présence de certains métaux. Ces métallothionéines ont
été identifiées chez les organismes des sources hydrotermales profondes telle que Alvinella pompejana, Paralvinella grasslei [76] et Riftia pachyptila [75]. Les
métallothionéines sont des protéines de faible poids moléculaire caractérisées par leur richesse en cystéine (20
à 30%). La taille de ces protéines est très variable (de
25 à 80 acides aminés) et leur caractéristique commune
est la présence de doublets cystéine Cys–Cys ou de triplets Cys-X-Cys. Ce sont ces cystéines qui participent à
la fixation des ions métalliques.
Pour beaucoup d’espèces, la résistance à la toxicité des métaux est due à leur capacité d’accumuler
les polluants métalliques sous une forme non toxique.
Les formes physico-chimiques du polluant métallique
sous forme « neutralisée » peuvent être divisées en deux
grandes catégories : (1) les formes minéralisées, composés insolubles, relativement stables dans le temps, et
(2) les formes organiques solubles, labiles dans le temps
qui sont généralement des métalloprotéines. Si les mécanismes de passage entre formes solubles et formes
insolubles sont loin d’être connus, il est intéressant de
noter que chez le ver siboglinidé, Riftia pachyptila, il
a été mis en évidence une accumulation de ces métaux sous formes insolubles [75]. De même, le stockage
des éléments lourds sous des formes insolubles semble
prédominer chez les polychètes des sources hydrothermales profondes. Il est montré, dans certains cas, que les
métallothionéines pouvaient participer à l’incorporation
de certains métaux à des structures de type granule [75].
Les crustacés et polychètes des sources hydrothermales
profondes sont connus pour leur capacité à synthétiser
des métallothionéines [76]. L’absence de toxicité apparente des polluants métalliques s’expliquerait alors par
l’abondance de leurs formes insolubles dans les tissus,
ainsi que par la présence des métallothionéines [78].
L’adaptation aux polluants métalliques peut aussi correspondre à un stockage au niveau de sites biochimiques
moins sensibles [79,80]. C’est finalement l’aptitude des
organes, ou des tissus, à maintenir un équilibre entre les
flux entrants et sortants (excrétion, neutralisation, sto-
536
Z. Minic et al. / C. R. Biologies 329 (2006) 527–540
ckage) de métaux qui va permettre à l’organisme dans
sa globalité de s’adapter à son environnement.
6. Adaptation aux hautes températures
De nombreuses Bactéria et Archaea thermophiles et
hyperthermophiles vivent au contact et même à l’intérieur des cheminées des sources hydrothermales profondes à des températures pouvant excéder 100 ◦ C.
L’Archae Pyrolobus fumari peut se développer jusqu’à
113 ◦ C avec une température optimale de croissance de
106 ◦ C. L’adaptation de ces micro-organismes implique
de nombreuses modifications de leurs composants qui
doivent résister et fonctionner à ces températures. Cette
adaptation moléculaire a été examinée au niveau des
protéines et enzymes, ainsi qu’à celui des membranes
et des acides nucléiques.
La stabilisation des protéines résulte de modifications souvent nombreuses dont la panoplie diffère d’une
protéine à l’autre [81,82]. Ces modifications incluent :
– l’augmentation du nombre d’acides aminés chargés
et, ce qui en découle, du nombre de liaisons ioniques ;
– l’augmentation du nombre de résidus prolines, ce
qui augmente dans la structure le nombre de β-turns
et confère à la protéine une structure plus compacte
et diminue l’instabilité des boucles ;
– l’accroissement de la taille et de la compacité des
noyaux hydrophobes de la protéine, ce qui résulte
de l’augmentation de la taille des chaînes latérales
des acides aminés hydrophobes qui constituent ces
noyaux (substitutions gly → ala, ala → leu, val →
ileu) ;
– le remplacement d’un certain nombre de résidus lysines par des arginines, ce qui augmente le nombre
de liaisons hydrogène que ces résidus contractent
avec leur environnement ;
– la diminution ou l’absence d’acides aminés dont
la chaîne latérale est particulièrement sensible aux
hautes températures (groupe amide de l’asparagine
et de la glutamine, cystéine, tryptophane).
La nature et le nombre de ces modifications varient
beaucoup d’une protéine à une autre, la structure de chacune d’elles déterminant les modifications à apporter.
Ceci est illustré de manière significative chez Bacillus
stearothermophilus. Chez ce micro-organisme, la stabilisation de l’enzyme d’inactivation de la kanamycine
implique la présence d’un seul résidu lysine supplémentaire, alors que celle de l’oligo-1,6-glucosidase implique
la présence de 14 résidus prolines supplémentaires, et
que celle de la glycéraldéhyde-3-phosphate déhydrogénase est associée à la présence de six ponts ioniques
supplémentaires, ainsi qu’à de nombreuses liaisons hydrogène et hydrophobes, qui n’existent pas chez son
homologue des espèces mésophiles [83–85]. La stabilisation des membranes cytoplasmiques résulte de modifications qui s’accompagnent de la formation de liaisons
covalentes entre les deux couches lipidiques [86]. En ce
qui concerne l’ADN, l’adaptation aux hautes températures semble être associée à un contenu plus élevé en
paires G–C, à un taux plus élevé de super-enroulement
et d’interaction avec des protéines basiques, ainsi qu’à
une fixation accrue de cations [87].
Il s’agit là des processus moléculaires les plus évidents qui doivent être accompagnés d’adaptations physiologiques plus complexes. Cette hypothèse est illustrée, par exemple, par le fait que chez Pyrococcus
abyssi, Archaea prélevée à l’intérieur même d’un fumeur noir [88], le seul examen des propriétés des deux
premières enzymes de la voie de biosynthèse des nucléotides pyrimidiques a fait apparaître trois processus
d’adaptation.
(a) Une série de substitutions d’acides aminés qui, par
exemple, conduit à la présence, dans la sous-unité
catalytique de l’aspartate transcarbamylase de deux
fois plus d’acides aminés chargés, localisés à la surface de ces unités et qui doivent donc conduire à la
stabilisation de la structure quaternaire de cette enzyme [89].
(b) Un phénomène « d’emprunt de gène » par lequel
Pyrococcus repose pour la synthèse du carbamylphosphate, sur l’adaptation à la synthèse de carbamylphosphate d’une enzyme catalysant une réaction très proche, la carbamate kinase [90].
(c) Un processus de « canalisation métabolique » par
lequel le carbamylphosphate, métabolite très labile, synthétisé chez cet organisme par la carbamate kinase-like carbamylphosphate synthétase est
directement transféré au site catalytique de l’aspartate transcarbamylase, sans diffusion dans le milieu
cellulaire de ce métabolite intermédiaire. Ce processus repose sur une interaction transitoire entre
les deux enzymes [91].
7. Importance biotechnologique des études des
organismes des sources hydrothermales profondes
En parallèle avec l’objectif fondamental d’une meilleure connaissance physiologique et biochimique de
l’adaptation des organismes aux environnements extrêmes des sources hydrothermales profondes, la connais-
Z. Minic et al. / C. R. Biologies 329 (2006) 527–540
sance détaillée des molécules biologiques des organismes qui vivent dans ces environnements est susceptible de conduire vers des applications biotechnologiques [92].
Dans les procédés industriels, les enzymes jouent
un rôle de plus en plus important. Ces procédés mettent souvent en jeu des conditions physico-chimiques
(température, pression, pH, etc.) incompatibles avec
l’instabilité des enzymes provenant des organismes mésophiles. Les enzymes des bactéries vivant au contact
des sources hydrothermales profondes, adaptées aux
hautes températures et à la pression, présentent un intérêt potentiel pour les usages industriels [93]. Jusqu’ici,
les applications de ces enzymes sont peu nombreuses.
Néanmoins, des enzymes issues de micro-organismes
des sources hydrothermales ont trouvé une application
biotechnologique particulière dans le domaine de la
biologie moléculaire. L’invention d’une méthode d’amplification de gène in vitro (Polymerase Chain Reaction ou PCR) par le chimiste Kary Mullis [94] avait
déjà révolutionné la génétique et la biologie moléculaire. Des ADN polymérases, résistants aux hautes
températures et issues des sources hydrothermales,
sont maintenant commercialisés pour ces techniques de
PCR [http://www.ifremer.fr/com/communiques/09-0402_isis.htm].
Dans l’industrie agroalimentaire, les enzymes des
sources hydrothermales profondes sont susceptibles
d’application, en particulier dans les processus industriels de conversion de l’amidon en dérivés sucrés (amylases, pullulanases, glucosidases). Certaines de ces enzymes ont déjà été purifiées et caractérisées chez des
Archae provenant de ces environnements en particulier
des pullunases [95–97]. D’autres enzymes, les glycoside hydrolases, successibles d’avoir une implication
biotechnologique, restent à étudier chez ces microorganismes. Il est de même en ce qui concerne les
bactéries capables de dégrader les hydrocarbures aromatiques.
Certains composants polymériques présentent également un intérêt biotechnologique. C’est le cas des
exopolysaccharides (EPS) microbiens. Leurs propriétés physiques spécifiques en la présence ou l’absence
d’ions monovalents et bivalents, leur aptitude à lier des
métaux et certaines activités biologiques devraient trouver de nombreuses applications dans un proche avenir.
Les bactéries des sources hydrothermales sont capables
de synthétiser ces EPS [98] et devraient contribuer à ces
développements.
Certaines molécules biologiques provenant des organismes des sources hydrothermales profondes, pourraient trouver une application dans le domaine médical.
537
C’est le cas, par exemple, des hémoglobines de haut
poids moléculaires des vers tels que Riftia pachyptila
qui pourraient être utilisables comme substitut à l’hémoglobine pour le transport de l’oxygène dans le sang
humain [99].
Divers agents anticancéreux actifs proviennent des
plantes et des micro-organismes terrestres. Récemment,
plusieurs nouveaux agents anticancéreux d’origine marine ont fait l’objet d’essais précliniques et cliniques
[100]. Ces potentialités pourraient s’étendre aux organismes des sources hydrothermales profondes.
Remerciements
Les auteurs remercient le docteur Daniel Desbruyères
(Ifremer, Brest) pour avoir lu et amélioré ce manuscrit et
avoir fourni plusieurs des documents photographiques.
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